rapport de fouille 2002    show lists
rapport de Bernard de Maisonneuve pour le DRASSM, histoire du naufrage
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 ARHIMS
   references:  
[1] ARHIMS
[2]  archeosousmarine.n..


 

 

 

 

B. de Maisonneuve, J. M. Kéroullé, J. Gaubet, C. Godet, C. Rabault

Mai 2002

 

 

Chantier archéologique sous-marin

        Base du Grasu –

Lorient

 

SOMMAIRE

 

INTRODUCTION

 

PRÉFACE

 

1 – HISTOIRE et ARCHIVES

            1 – l'événement du 22 mai 1812

            2 – la marine française au XIXème

            3 – les documents d'archives

 

2 – OPÉRATIONS ARCHÉOLOGIQUES SOUS-MARINES

1 – sondages

2 – localisation

3 – état des lieux

4 - analyse

 

3 – LOCALISATION DU MOBILIER

 

4 – MOBILIER ARCHÉOLOGIQUE

 

5 – BILAN ET PERSPECTIVES

 

CONCLUSION

 

 

 

 

 

Pour introduire
 

 

 

 


Un événement local.

La mémoire populaire de la région de Lorient mentionne régulièrement le fameux combat qui opposa un vaisseau anglais à deux riches frégates de retour d’une campagne victorieuse contre l’ennemi héréditaire.

Plusieurs équipes de passionnés d’histoire maritime et d’archéologie sous-marine ont tenté pendant de nombreuses années de localiser le site de cette bataille navale. L’enjeu était de compléter nos connaissances sur la guerre maritime de la période napoléonienne.

Jean-Claude Abadie découvre en 1986 des traces d’un naufrage sur le site du Grasu, à Ploemeur, ainsi qu’une épave à peu de distance sur la basse de la Paille. L’expertise menée par M. L’Hour ingénieur de recherche au DRASSM (Département des Recherches Archéologiques Subaquatiques et Sous-marines - Ministère de la Culture) infirmera que cette dernière épave soit l’une des frégates. Elle sera identifié comme celle d’un navire de commerce contemporain : l’Edmond Alix (Fouille réalisé par A. Lorin).

Plus tard, un plongeur amateur, Alain Delcambre, signale la présence d’un canon de bronze dans la même zone.

Michel L’Hour, confirme l’intérêt archéologique et historique du site. Il confie à Bernard de Maisonneuve et Jean-Michel Kéroullé un sondage de sauvegarde en urgence en 1996.

Le grand intérêt de ce site conduira ces responsables à fédérer cinq associations régionales de plongeurs amateurs au sein de l’Association Ariane Andromaque (A.A.A.), pour mener à bien le sondage du site du Grasu. Les cinq associations concernées : ARHIMS, Association de Recherches Historiques Maritimes et Sous-marines à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, Vendée ; GEDASM, Groupe d’Etude et de Découverte en Archéologie Sous-marine, à Vannes, Morbihan ; SAMM, Société d’Archéologie Maritime du Morbihan, à Lorient, Morbihan ;  PONDI-AQUASUB, à Pontivy, Morbihan ; SORHIMA, Société de Recherche Historique et Maritime, à Quiberon, Morbihan.

C’est le résultat de ce travail des chercheurs et le défi de ce regroupement qui est présenté par ce document. L’avenir confirmera l’intérêt de ce site. C’est ce que nous souhaitons le plus vivement.

 

Bernard de Maisonneuve                            Jean Michel Keroullé


 

 

 

Préface 

 


Michel L’Hour

novembre 1995.

 

Une étonnante suite de malentendus aurait pu conduire à ne jamais apprendre l'exis­tence de cette déclaration de découverte de Biens Culturels Maritimes. Pour en comprendre la succession il faut remonter au 19 mars 1987, lorsqu'un plongeur résidant en Indre et Loire, M. Jean-Claude Abadie, déclara auprès des Affaires Maritimes de Lorient la découverte sur la basse de la Paille des épaves des frégates Ariane et Andromaque perdues en 1812 devant Lo­rient.

En 1989 cependant, mettant à profit une campagne d'expertise dans le Morbihan, Florence Richez et moi-même furent amenés à constater que le site de la basse de la Paille recelait non pas les épaves de bâtiments de guerre déclarées par Jean-Claude Abadie, mais les vestiges d'un navire marchand (il se révélera par la suite qu'il s'agit de l'Edmond Alix) chargé de carreaux de terre cuite, dont le naufrage ne pou­vait remonter au-delà du début de la seconde moitié du XIXe siècle. Or, malgré cela, il demeurait dans l'esprit de beaucoup de monde que le site de la basse de la Paille était resté celui des frégates. C'est ainsi qu'en août 1995, Alain Delcambre, qui venait signaler la découvert des épaves de l'Ariane et de l'Andromaque, fut découragé d'en accomplir la déclaration officielle par les agents des Affaires Maritimes qui le reçurent à Lorient. Le site ayant déjà fait l'objet d'une déclaration en 1987 par Jean Claude Abadie, il fut vivement déconseillé à Alain Delcambre de s'approcher à nouveau de ces épaves... Une nouvelle tentative d'Alain Delcambre en septembre 1995 pour faire enregistrer sa déclaration lui valut même une lettre de l’administration des Affaires Maritimes lui rappe­lant l'irrecevabilité de sa déclaration. Les copies de cette lettre et de la déclaration d'Alain Delcambre furent cependant adressées pour information au Drassm par le Chef du Quartier des Affaires Maritimes de Lorient qui, par chance, se trouve être un défenseur opiniâtre du patrimoine sous-marin. C'est à la réception de cette correspondance, en octobre 1995, qu'il nous est apparu que la localisation de l'épave de la basse de Paille et celle du gisement dé­claré par Alain Delcambre, près de la roche du Grasu, différaient en réalité de plus d'un demi mille.

L'inventeur ayant mentionné dans son compte rendu de découverte la présence de plusieurs petits canons en bronze, il a paru souhaitable, bien que l'opération Carte archéologique du Ponant 95 soit théoriquement close, de reprogrammer dans l'urgence une nouvelle interven­tion en Bretagne afin d'expertiser ce nouveau site. Le gisement déclaré par Alain Delcambre a fait l'objet les 18 et 19 novembre 1995 d'une expertise réalisée par Michel L’Hour, ingénieur de recherche à la Drassm.


 

 

 

Zone de Texte: 1 - L'événement 
du 22 mai 1812

Qui a conduit à la perte de deux frégates napoléoniennes est bien connu par les textes que les archives nous ont laissées. Il s'agit des textes de référence AN BB4-353 aux archives nationales de Paris.

 

 

 

 

 

 

 

 

Zone de Texte: 2 - la marine au XIXème

La Révolution française avait décapité la Marine Royale laissant des équipages sans commandement et des arsenaux sans projet faisant perdre à la Navale l’avantage technologique acquis grâce aux architectes tels que Sané et Forfait.

 

 

 

 

 

 

1 - histoire et archives
 

 

 


Zone de Texte: 3 - les documents d'archives

Une recherche exhaustive en archives est inséparable de l'événement lui-même. Il reste encore des pistes à explorer dont nous donnons quelques directions.

 

 

 

Zone de Texte: 1 - L'événement  du 22 mai 1812

 

La croisière de la « Division Féretier »

 

 Malgré toutes les difficultés et l’organisation des convois ennemis fortement escortés, une division composée des frégates de 44 canons, l’Ariane et l’Andromaque, et du brick le Mamelouck, réussit l’exploit de prendre ou de couler 9 navires anglais, d’un tonnage total de 2090 tonneaux, 3 navires portugais, un navire espagnol, un navire suédois et 11 américains. Certains de ces bâtiments ont été conduits dans les ports des Antilles françaises. La division a fait 217 prisonniers, dont 125 ont servi d’échange à la libération de prisonniers français détenus sur les tristement célèbres pontons anglais.

La croisière les a menés des Açores aux Antilles où leur mission était d’attaquer le commerce ennemi. Comme précisé dans un courrier du 26 décembre 1811 par le Ministre de la Marine, adressé au Chef de Division : « Il faudra brûler toutes les prises que vous auriez peu d’espoir de faire arriver heureusement dans nos ports. Il faut bien se garder d’affaiblir nos équipages en les disséminant sur les bâtiments que vous prendriez» (Frégates dans la tourmente / R. Lepelley)

Zone de Texte: 1 - a - L'événement 
Sources : AN – BB4 – 353
3 lettres, une de chaque commandant :
Le capitaine FERETIER, commandant la Division, sur  la frégate Ariane,
Le capitaine MORICE, commandant la frégate Andromaque,
Le capitaine GALABERT, commandant le brick  le Mamelouk.

 

Zone de Texte: Né à Nantes en 1765, Henri FERETIER est enseigne de vaisseau en 1797, lieutenant de vaisseau en 1803 et promu capitaine de frégate en 1810. Il est membre de la Légion d’honneur et deviendra en 1814 Chevalier de Saint-Louis. Il s’était distingué « dans l’Inde » où il s’était emparé de deux vaisseaux anglais alors qu’il commandait la frégate La Caroline.Lettre de Feretier, commandant de l'Ariane, au ministre - le 23 mai 1812

 

J’ai l’honneur de rendre compte à votre excellence, qu’hier 22 mai 1812 à cinq heures du matin, je me trouvais avec la division sous mes ordres, composée des frégates  l’Ariane, l’Andromaque et de la corvette le Mamelouk à vue des Penmarck et les relevant au nord, distance de cinq à six lieues. je faisais route sous toutes voiles avec une faible brise de O.N.O. A midi, j’avais doublé les Glénans. Les vents étaient alors de la partie du N.O. et avaient un peu fraîchi. Je filais 4 à 5 nœuds. A onze heures et demi mes vigies apercevaient un trois mâts supposé bâtiment de guerre dans le S.O. de  Groix à distance d’environ dix lieues de cette isle, courant bâbord amures et faisait des signaux avec ses voiles.

 

La brise fraîchissait et avec les vents regréant, je jugeai que le bâtiment (reconnu pour un vaisseau de 80) ne pouvait passer au vent de Groix et dans ce moment il arriva pour passer sous le vent. Lorsqu’il me fût masqué par cette isle, je fis des signaux de reconnaissance à la côte auxquels Groix répondit. les vents ayant passé à l’Ouest et O.S.O. et fraîchi de manière à me faire filer de sept à huit nœuds, je continuai  ma route sous toutes voiles possibles en ordre de bataille, le Mamelouk ayant donné  ordre de se tenir par ma hanche de bâbord à portée de voix. A une heure, apercevant que le vaisseau ennemi avait  doublé Groix qu’il serrait le vent pour attendre la division aux passes des courreaux je tins le vent bâbord d’amures pour faciliter le ralliement de la division, et me concerter avec les capitaines sur la détermination qu'exigeait la circonstance et qu’elle serait. J’ordonnai par un signal de se préparer à mouiller une grosse ancre avec une croupière pour présenter tribord à l’ennemi.

 

Environ une demi-heure après l’Andromaque passant en poupe demanda mes ordres. Je répondis qu’étant sûr des équipages de la division, j’avais pris la résolution de forcer le passage. A quoi Monsieur Morice répondit que c’était le seul parti à prendre, qu’il avait à bord une  pratique qui affirmait connaître assez la passe pour répondre d’y passer la division à portée de pistolet de terre. D’après cela je lui ordonnai en conséquence de prendre la tête de la ligne et le prévint que je le suivrai beaupré sur poupe.

 

Au même instant, je laissais, par un signal, le capitaine du Mamelouk libre de manœuvre pour la sûreté de son bâtiment, et laissant arriver, je suivis l’Andromaque ainsi que j’en étais convenu sous toutes voiles possibles pour forcer le passage. Je consultai mon pilote pour savoir si la route tenue était praticable. Il me répondit que, vu l’heure de la marée, il devait  y avoir assez d’eau pour les frégates.

Le vaisseau ennemi venait de virer de bord et courait tribord amures. Un quart d’heure après, il prit l’autre bord, tint le vent afin de se mettre (laissant arriver) en position de nous combattre à portée de pistolets ce qui ne tarda pas à avoir lieu. A trois heures et quart je fis rentrer les bonnettes à l’abri des huniers pour ne pas dépasser l’Andromaque. Peu après un feu très vif s’engagea de part et d’autre et dura près d’une heure à portée de mousqueterie. Je remarquai que celle de l’ennemi était bien nourrie.

Après trois quarts d’heure de combat, la fumée était si épaisse, enveloppait tellement l’Andromaque que j’avais peine à apercevoir ses mâts et ne voyais nullement les roches environnantes. Je faisais sonder continuellement et l’on trouvait encore quatre brasses d’eau par le travers des grands haubans, lorsque je m’aperçus que l’Andromaque avait touché. j’ordonnais à l’instant de venir sur tribord, mais malgré cette manœuvre, je touchais de suite.

Le vaisseau serra le vent pour doubler les roches qui me restaient à une longueur de frégate dans le sud. Le combat dura encore quelques minutes, et le vaisseau désemparé de son petit hunier prit le large pour réparer ses avaries. Au même moment, le Mamelouk me passait par tribord, donna dans la même passe que nous, prit mes ordres qui furent de se rendre à Lorient pour y demander des chaloupes avec des ancres à jet. Mais presque aussitôt il toucha par notre bossoir de tribord à une demie longueur de frégate.

 

Les frégates commençaient à donner une bande très forte sur bâbord et la mer perdant, l’inclinaison devint telle qu’il était impossible de se servir de la batterie et pour ne pas chavirer, j’ordonnai de faire jeter à la mer les canons et canonnades de bâbord, de vider les pièces à l’eau et enfin de débarquer de l’entrepont et de cale tous les objets qui pouvaient alléger la frégate. Le grand mât étant très endommagé par les boulets et tomba à la mer en coupant seulement les rides il entraîna avec lui nos mâts de hune.

Je prenais toutes ces dispositions qui étaient approuvées par les pilotes du port de Lorient venus à bord une demie heure après l’échouage des bâtiments.

Vers cinq heures et demie le vaisseau anglais accompagné d’un brick vint s’embouer  par le travers des frégates et là, pendant deux heures, fit feu roulant sur nous, sans pouvoir lui riposter. Le brick se tenait sous voiles à une demi portée de ses canons et tirait aussi.

Après les premières volées le feu se manifesta dans la hune de misaine de l’Andromaque et fit des progrès si rapides qu’en peu de minutes son gaillard d’avant fut embrasé. Alors son grand mât  tomba. J’envoyai à bord un aspirant de première classe pour demander au capitaine Morice l’état de sa frégate. Le canot de retour m’amena un officier qui me fit le rapport qu’il était de toute impossibilité d’éteindre le feu ni de noyer les poudres.

Dès cet instant j’ordonnai d’embarquer les malades, au nombre de quatre vingt six, et les prisonniers dans les canots qui étaient venus de Lorient apporter du secours. Les capitaines du vaisseau F... et le Fay étaient à bord avec leurs officiers. Je les consultai sur les dispositions que je prenais et ils approuvèrent. Monsieur le Préfet maritime s’étant aussi rendu sur les lieux, je lui rendis compte que la frégate était pleine d’eau et que la carène du côté de tribord était extrêmement endommagée par les boulets, que d’ailleurs de la manière dont elle était échouée les pilotes assuraient qu’il y avait impossibilité de la relever.

L’Andromaque brûlait toujours, et à chaque instant menaçait de couler. Monsieur le Préfet voyant toutes ces malheureuses circonstances, m’ordonna d’envoyer à terre ce qui restait de mon équipage et d’abandonner la frégate, qu’il allait même m’envoyer un canot pour me prendre. Avant de l’abandonner, j’ordonnai  à mes officiers d’y mettre le feu, ce qui fut exécuté de suite.

A huit heures et demie, tout mon équipage étant à terre, j’embarquai avec mes officiers et, à peine étions nous débarqué, que l’Andromaque sauta. Je vis plusieurs débris embrasés tomber à bord de ma frégate.

 

 


Lettre de Morice, commandant l’Andromaque, au ministre le 24 Mai 1812

 

Zone de Texte: Nicolas MORICE est né à Lorient en 1774 ; enseigne de vaisseau en 1796, il devient lieutenant de vaisseau en 1803 puis capitaine de frégate en 1810. Il continuera sa carrière dans la Marine et finira capitaine de vaisseau 1ère classe en 1827. Il sera fait, lui aussi, Chevalier de la Légion d’honneur et de Saint-Louis.L'événement qui vient d’avoir lieu, m’ayant ôté, en me privant de mes papiers, tous les moyens de faire à votre excellence un rapport circonstancié de la croisière que je viens de faire sous les ordres de M. le commandant Feretier, rapport qui n’aurait pu offrir rien à ajouter à celui de ce commandant avec lequel j’ai constamment navigué de conserve je me bornerai à lui adresser celui de ce qui s’est passé dans la journée de 22 au 23 courant.

A cinq heures du matin, j’eus connaissance de la pointe des Penmarch restant à l’E.N.E. à la distance de trois lieues, les vents du N.O. à l’O.N.O, la brise faible, la division sous toutes voiles et bonnettes filant à un nœud et demi à deux nœuds. A six heures, je vis et relevai les Glénans à l’est. Je hélai le commandant et lui demandai si le relèvement que je venais de faire se trouvait d’accord avec le sien. Il me répondit affirmativement. Je pris  alors mon poste dans ses eaux et le Mamelouk dans sa hanche de tribord. Nous continuâmes à faire route dans cet ordre pour doubler les Glénans, ce que nous ne pûmes exécuter qu’à dix heures, la brise ayant encore molli. En ce moment nous aperçûmes l’Isle de Groix, restant dans le S.E. ¼ E. et nous dirigeâmes notre route de manière à passer dans le courreau de cette isle.

A onze heures, j’aperçus dans le S.S.E. une voile que je reconnus bientôt être un trois-mâts courant au plus près bâbord amures et cherchant à doubler la pointe E de Groix, la brise alors vint à fraîchir à nous faire filer trois nœuds.

A une heure je vis ce bâtiment que j’avais déjà jugé vaisseau ennemi doubler cette pointe et porter son bord sur celle de Pierlage. Le vent passa en fraîchissant du N.O. au O.S.O. Dix minutes après le commandant serra ses bonnettes, prit les armures à tribord, fit le signal de se préparer au combat et bientôt après celui de se disposer à mouiller une grosse ancre avec embossure afin de présenter le côté tribord à l’ennemi. J’exécutai ces ordres et imitai l’Ariane dans sa manœuvre en prenant les armures sur le même bord qu’elle et me mettant dans ses eaux, m’en trouvant à portée de voix, je hélai au commandant que le vaisseau qui ne pouvait doubler la pointe de Pierlage venait de virer de bord et lui demandai s’il ne pensait qu’il fut possible de donner dans la passe pour aller au mouillage de Larmor, attendre le retour de la marée qui perdait depuis une heure.

Il me répondit que son intention était de forcer le passage. Ce fut alors que je luis fis connaître qu’un officier de mon bord m’assurai pouvoir conduire ma frégate. Mon pilote côtier dont l’incapacité m’était connue avant même mon départ de France puisque j’en avais plusieurs fois demandé le remplacement au port de Nantes venait encore de m’en donner une nouvelle preuve dans la matinée en prenant les Penmarch pour les Glénans. Cet homme ne pouvait m’inspirer aucune confiance et je crus pouvoir accepter les offres généreuses d’un officier plein d’honneur. Le commandant m’ordonna de prendre la tête de la ligne et de faire route sous toutes voiles et bonnettes pour le mouillage de Larmor.

Un moment avant, j’étais descendu dans ma batterie et j’avais donné à mon équipage l’assurance de la victoire. Tout mon monde était animé du désir de combattre et brûlait du même esprit que moi. Je m’établis sous toutes voiles et bonnettes pour doubler la pointe du Talus, gouvernant la ronde à la main et sur les remarques de l’officier qui s’était chargé de me piloter.

A deux heures, le vaisseau ayant repris les armures à bâbord dirigeait sa route de manière à couper la nôtre. Me trouvant par le travers de la pointe du Talus à deux heures quinze minutes, l’ennemi qui venait de mettre en panne tira quelques coups de canon auxquels je répondis de toute ma volée, le combat s’engagea et de part et d’autre, devint des plus vifs. Il laissa et courut comme nous, se mettant par notre travers à portée de fusil. Il se trouvait au vent et toute sa fumée tombait sur moi au point de laisser à peine distinguer la roche appelée la basse de Graul que je voulais éviter et au large de laquelle je devais passer. La sonde cependant rapportait six à sept brasses. Le feu continuait toujours avec la même activité aux cris répétés de « vive l’ Empereur ». La fumée devenait de plus en plus gênante et bornait la vue à une portée de pistolet. En ce moment, Monsieur Legrand, enseigne de vaisseau qui avait pris le pilotage de l’Andromaque fut tué et Monsieur Legros, le seul de mes officiers qui se trouvait connaître la côte le remplaça pour le même objet. il me fit prévenir aussitôt que l’on voyait la Basse de Graul presque sous le beaupré un peu à tribord. Je fis venir la barre toute sur bâbord pour l’éviter mais je me trouvais si près du danger que la frégate filant à six nœuds n’obéit pas assez promptement à l’impulsion du gouvernail et je touchais laissant sur tribord la roche que je viens de nommer.

L’Ariane peu de temps après échoua dans mes eaux un peu à tribord et le Mamelouk au vent entre les deux frégates. la sonde m’apporta vingt pieds d’eau derrière et quinze sur l’avant. Il était alors trois heures et quelques minutes. Le vaisseau qui avait beaucoup souffert serra le vent tribord amures, se dirigeant vers la pointe Ouest de Groix pour se réparer. Dans cette évolution, il me présenta la poupe et reçut une volée qui ne consistait plus qu’en sept pièces de la batterie et toutes celles des gaillards, les autres ayant été entièrement démontées. je donnai aussitôt l’ordre de vider toutes les pièces de la cale, de serrer les voiles dégréées et les mâts de perroquets et cacatois et de mettre à la mer toutes les embarcations, tant pour alléger  la frégate que pour (?) une ancre derrière afin de la remettre à flots. Les pièces de la batterie démontées furent remplacées, du moins en partie, par celles de bâbord. Ma (?) fut rejetée à la mer, les diverses opérations se faisaient lentement en raison des nombreuses avaries que j’avais éprouvées dans ma mâture et mon gréement. La frégate commençait à donner la bande du côté de terre, de manière à en retarder encore l’exécution.

Un homme nommé Le Tors se disant pratique de la côte vint à mon bord et m’assura que j’étais échoué sur un fond mou et pouvais  être relevé, d’après cette assurance, je changeais l’ordre que je venais de donner qu’on coupa la mâture et fis fermer les sabords de bâbord qui étaient le côté de la bande. Plusieurs embarcations m’amenèrent un pilote du port et quelques hommes. J’envoyais à bord du commandant prendre ses ordres et lui rendre compte de l’état de l’Andromaque. Il me fit répondre de continuer à l’alléger et de la mettre à flots s’il était possible. Mon équipage y travaillait sans relâche.

 

A quatre heures et demie un brick ennemi que nous avions vu doubler la pointe Est de Groix vint me tirer quelques coups de canon et sur les signaux que lui fit le vaisseau, il alla l’enjoindre et se mit dans ses eaux. A cinq heures, l’ennemi ayant réparé ses avaries vint s’embouer par le travers de notre division et commença son feu qui fût terrible. Ma frégate donnait en ce moment une telle inclinaison qu’il m’était absolument impossible de faire usage de ma batterie. Deux ou trois canonnades seulement tirèrent encore quelques coups. Je voyais avec un chagrin bien amer que mon échouage me mettait dans la position de ne pouvoir me défendre.

A six heures, j’envoyais un officier à bord du commandant. Il revint me transmettre l’ordre de faire mettre les blessés à terre. je l’exécutai avec autant de célérité que la situation de mon bâtiment et le nombre de bateaux à ma disposition purent me le permettre. Je reçus pendant ce transport dans ma hune de misaine, un boulet incendiaire qui y mit le feu. J’ordonnai qu’on dirigeât sur cette hune les secours de la pompe à incendie. on me rendit compte qu’elle avait été brisée sur le pont. Je tentai alors de faire couper le mât, mais tous ceux de mes hommes chargés de cette opération furent tués ou blessés. Le feu gagnait avec une rapidité effrayante et l’avais lieu de craindre qu’à chaque instant, l’Andromaque ne fût dévorée par les flammes. Le transport de mes blessés qui étaient nombreux, occupait le peu d’embarcations qui venaient à mon bord. On s’empressait à noyer les poudres et cependant l’artillerie ennemie m’écrasait. La plus forte partie de son feu avait été dirigée sur ma frégate depuis le commencement de l’action. A six heures trois quarts, j’envoyais pour la troisième fois à bord de l’Ariane, demander au commandant de nouveaux ordres et lui faire part de ma position. Je reçus celui d’évacuer l’Andromaque. Il était alors sept heures. J’exécutais cet ordre et parvint à envoyer tout mon monde à terre. L’Ariane et le Mamelouk s’occupaient à la même opération. Je quittais mon bord avec mes officiers.

Quatre mois de succès pendant cette croisière qui n’offre à la vérité aucun événement militaire mais dans laquelle nous aurions fait à l’ennemi un tort considérable devaient je l’avoue se terminer d’une manière plus heureuse et, lorsque je proposai au commandant Feretier le mouillage de Larmor, il partagea mon opinion et me dit que son intention était de forcer le passage. Bien persuadés tous deux qu’un vaisseau de quatre vingt et une corvette ne pouvait nous empêcher d’y arriver. A huit heures, ma frégate sauta malgré les efforts qu’on avait faits pour noyer les poudres. L’inclinaison du bâtiment y apportait un obstacle insurmontable


 

 

Lettre de Galabert, commandant le Mamelouk, au ministre le 27 mai 1812

 

J’ai l’honneur de vous adresser le rapport de événement arrivé au brick de sa Majesté le Mamelouk dans la journée du 22 mai de cette année.

Vers cinq heures, l’Ariane étant en avant signala la terre dans l’E.N.E. et peu après nous l’aperçûmes et reconnûmes les Penmarck. Le commandant de qui j’étais très près, me donna verbalement l’ordre d’aller en avant et de faire des signaux de reconnaissance, ce que J'exécutai en passant près du fort Cicogne bâti sur les Glénans. La brise était alors très faible. La division cinglant sous toutes voiles à sept heures le commandant me fit signe d’amener mes signaux. A 11 heures et demie faisant route pour donner dans les courreaux, j’aperçus le vaisseau ennemi doubler la pointe du S.E. de Groix et présenter le cap dans le courreau.

Le commandant fit alors le signal de se préparer au combat, serra aussitôt ses bonnettes et tint le vent bâbord amures. J’exécutais ce mouvement dans ses eaux. il signala immédiatement après à la division de former l’ordre de bataille naturel et je diminuai de voiles pour laisser l’Andromaque prendre son poste, le mien étant dans ses eaux. Puis après les deux frégates laissèrent arriver vent arrière en hissant des bonnettes et j’imitai leur manœuvre. pendant ce temps, le vaisseau avait fait un petit bord qui permit en revirant de porter le cap au milieu du courreau. Vers trois heures, la division rendue à la pointe du Talut, l’ennemi commença le feu, laissa arriver et courut comme nous.

L’action s’engagea vivement de part et d’autre. Il ventait alors joli frais. j’étais un peu arrière et le commandant me prévint par un signal qu’il me rendait ma manœuvre indépendante pour la sûreté de mon bâtiment. Je fis dans cette circonstance ce que l’honneur et ma conscience me prescrivait. Je continuai de suivre les frégates celles ci ayant halé bas les bonnettes, je les joignis bientôt et vint prendre part au combat.

Lançant d’un bord sur l’autre pour envoyer mes volées au vaisseau qui venait d’avoir l’attaque de son petit hunier coupée et paraissait gouverner pour sortir du courreau et se retirer du feu. C’est dans une si belle circonstance que l’Andromaque et l’Ariane eurent le malheur de toucher, ce dont je ne pus m’apercevoir par la fumée qui était devant moi que lorsqu’il me fut impossible d’éviter le même sort. Je touchai ainsi qu’elles sur la base de Graul et tombai de suite à la bande. je fis alors tous mes efforts pour débarquer mon artillerie dont il m’était impossible de me servir et ne réussis à jeter que deux canonnades. je mis alors mes embarcations à la mer et la bande continuait à augmenter. Je coupais mes mâts de perroquet pour soulager le bâtiment. A quatre heures et demie, l’eau gagnant toujours, je fus contraint de couper mon grand mât et de demander au commandant des embarcations pour sauver l’équipage si l’eau continuait à gagner. Nous reçûmes dans cette position plusieurs volées de l’ennemi et à cinq heures le vaisseau ayant changé son petit hunier et ayant été joint par un brick vint s’embosser par le travers de la division et commença un feu terrible auquel nul de nos bâtiments ne pût riposter. A cinq heures et demie, le brick inclinant toujours et ayant beaucoup de boulets en dessous de sa flottaison, je demandai au commandant d’évacuer mon équipage, ce qu’il accorda et J'exécutai  cette opération avec le plus grand ordre malgré la mitraille qui nous courait.

A six heures, la frégate l’Andromaque ayant  tout son avant en feu et me trouvant seul à mon bord avec un officier, ayant envoyé les autres conduire l’équipage à terre, je me rendis à bord du commandant pour prendre ses ordres et revint à bord du brick où je restai jusqu’à six heures et demie qu’ayant aperçu le préfet maritime près de l’Ariane je pus lui faire part de la situation du brick. J’en reçus l’ordre de me retirer ce que je fis après fait jeter la plus grande partie des poudres à la mer. L’Andromaque sauta un instant après. l’Ariane avait alors le feu à son bord et sauta aussi dans la soirée. Le lendemain , je me rendis à bord du brick et malgré qu’il eut beaucoup de coups de canon je conclus de le ramener. J’en informai Monsieur le Préfet maritime qui m’ayant envoyé de suite les secours nécessaires m’a mis dans le cas d’y réussir et d’entrer mon bâtiment dans la nuit du 24 en rade de Lorient. Il est actuellement dans le port et j’espère que quelques réparations suffiront pour le mettre en état de reprendre la mer.

 


 

Zone de Texte: 1 - b - L'événement 

Commentaires
La croisière de la Division Feretier

 

En l’absence des livres de bord qui n’ont pu être retrouvés, peu de renseignements nous sont connus des nombreuses prises que fit cette Division. On peut s’étonner de la disparition de ces papiers déclarée par les commandants, alors que l’évacuation des navires semble s’être déroulée dans le calme Les faits d’arme nous sont rapportés indirectement par des navires de retour des ports français des Antilles où les prises ont été conduites conformément aux ordres reçus. Le Journal de l’Empire du 15 mai mentionne une lettre de Glasgow signalant les dégâts causés aux navires ennemis par les bateaux français.

 

Sur le récit d’un naufrage

 

A l’issue de la croisière, la Division devait rallier Brest, mais Feretier ayant appris par des prisonniers et des journaux trouvés à bord de navires capturés qu’une escadre anglaise interdisait l’entrée du goulet et décide de mettre le cap sur Lorient. Arrivé dans les courreaux de Groix, il reconnaît un vaisseau anglais qui se révèlera être le Nothumberland (ce navire aura son heure de gloire en conduisant Napoléon en exil à Sainte-Hélène en 1815).

Une grave erreur d’appréciation fera choisir à Feretier de tenter de forcer le passage : un enseigne de vaisseau, originaire de Ploemeur, ayant affirmé au Commandant de l’Andromaque connaître une passe à terre ; passe qui n’a jamais existé que pour les canots. Que n’a-t-il plutôt engagé le combat, deux frégates rapides et manœuvrables pouvant prendre le dessus sur un vaisseau lourd même fortement armé ! La fatigue des bâtiments construits à une période de pénurie de matériaux et probablement surchargés, un équipage las et pressé de mettre pied à terre lui font choisir la mauvaise solution. Après un combat intense qui mettra à mal les quatre bâtiments, les frégates talonnent sur la basse rocheuse du Grasu et pendant que le Northumberland met le cap sur Groix pour y réparer ses nombreuses avaries, c’est le brick qui touche en tentant de gagner Lorient pour y demander des chaloupes et des ancres. Le vaisseau anglais, content de l’aubaine, n’aura aucune peine à détruire les frégates incapables de répliquer, couchées sur leur hanche bâbord, impuissantes. C’est toujours au jusant que l’on s’échoue… Le feu se déclare sur l’Andromaque qui explose peu après. L’Ariane est enflammée volontairement et sautera dans la nuit. Seul le brick s’en sortira. Les capitaines Feretier et Morice sont jugés en Conseil de guerre sur le vaisseau-amiral du port de Lorient, le Diadème. Le 4 septembre le verdict tombe : les deux commandants sont accusés d’impéritie et se voient condamnés à la déchéance de tout commandement pendant trois ans. Cependant, la Marine manque à ce point d’hommes qu’ils sont rapidement réintégrés dans des postes d’officiers en second. Cette version des faits de la bataille et du naufrage nous est relatée par les courriers adressés au Ministre de la Marine par les trois commandants. Un récit « un peu » différent apparaît dans deux lettres anonymes critiquant vertement Feretier et Morice les qualifiant de lâches et d’ignorants et s’indignant de l’indifférence du Préfet maritime devant le pillage qui suivit l’évacuation des hommes du bord. Cette polémique, jamais éteinte, oppose encore les historiens de nos jours. Les Anglais, eux aussi, dans leurs journaux n’oublient pas d’égratigner les autorités maritimes de Lorient et surtout le Commandant du Diadème mouillé à quelques encablures du Grasu. Les accusateurs n’épargnent pas non plus les services du port qui n’ont pas, en temps voulu, réclamé au Ministre les moyens nécessaires à l’entretien et la modernisation des installations : l’absence de secours venant du port et du Diadème traduit, une fois de plus, la désorganisation des ports français.

 

 

 

 

 

 

 

Zone de Texte: 1 - c - L'événement 

Sources : AN – BB4 - 353
Expertise et lettres anonymes
Extrait du Journal anglais Northumberland
Sources : AN – BB3 - 337
Le Préfet maritime de Lorient au ministre de la Marine

Rapport et conclusions du capitaine de vaisseau Le Gouardun

 

Une division composée de deux frégates, l’Ariane et l’Andromaque et du brick le Mamelouk, a été expédiée à la rivière de Nantes par ordre de sa majesté Impériale et royale sous le commandement de Monsieur Feretier à qui est confié le sort de cette division. Elle a tenu pendant quatre mois et demi la mer, sa croisière n’ayant été contrariée par aucune rencontre fâcheuse. Elle a eu l’avantage de faire plusieurs prises et causer des dommages considérables à l’ennemi ; elle veut enfin opérer son retour. Monsieur Feretier a apprit par ses prisonniers et s’est convaincu par la lecture des papiers trouvés à bord de quelques uns des bâtiments qu’il a capturés, que l’escadre française aux ordres du vice Amiral Allemand précédemment mouillée dans le port de Lorient en est sortie, que les forces anglaises qui la bloquaient l’ont suivie, que leur poursuite n’a pas réussi, et que l’escadre française , après avoir tenu la mer plusieurs jours et fait plusieurs prises, est rentrée dans la rade de Brest.

 

Sur cette annonce, monsieur Feretier, libre de son choix pour l’atterrage en le subordonnant aux circonstances se décide pour le port de Lorient en présumant que cette entrée est débarrassée de forces majeures, il y dirige sa route. Cette supposition me parait fondée, sa présomption plausible et jusque là, je ne vois aucun blâme à imputer à ce commandant.

 

La division a connaissance de la terre le 22 mai dernier à cinq heures du matin. Elle reconnaît les Etocs de Penmarck, à dix heures elle double les îles des Glénans et aperçoit l’Ile de Groix, entre dix et onze heures. Le vent faible du O.N.O., mais il porte à la route déterminée. Ils la poursuivent. A la vérité, nul obstacle ne s’est encore présenté. Peut-être un commandant plus expérimenté aurait cherché l’établissement du port, calculé l’heure des marées et s’assurant que le jusant s’opposerait à son entrée, il se serait tenu au large pendant le jour pour n’être pas aperçu, et venant chercher l’Ile de Groix pendant la nuit, il aurait profité du flot du lendemain.

 

A onze heures et demie les vigies annoncent un navire à trois mâts, qu’on découvre en même temps qu’en bas. Il est gros. les signaux qu’il fait avec ses voiles le changèrent de ses amures (il tenait au moment d’aperçu, le bord du sud qui s’éloignait et a pris aussitôt celui du nord qui le rapprochait de la division). Le lieu où on le rencontre, tout le rend suspect, que devait faire le commandant Feretier ? Conserver l’avantage de sa position au vent de ce bâtiment qu’il relevait dans le S.S.E. à grande distance ; ... par un bord dans le S.O. avec les vents d’O.N.O., qu’il avait et se faciliter les moyens de doubler le Glénans, en reprenant l’autre bord; faire reconnaître avec précautions par sa corvette la force de l’ennemi ; ayant acquis la conviction de force supérieure, prendre le large pour se porter sur Brest, Saint Malo, Cherbourg à son choix, ou même revenir sur Lorient après avoir fait fausse route pour tromper l’ennemi.

 

Au lieu de cela, le commandant de la division Feretier, de propos délibérés, arrive et fait arriver de plusieurs lieues au vents les bâtiments qu’il commande et les conduit à leur perte. cette officier dit que peu d’instants après qu’il eût prit le parti  d’arriver sur le port, les vents ont changé. Eh bien, il fallait changer de route en même temps que le vent changeait de direction, un chef qui eut possédé quelque peu de talent n’aurait point fait dépendre le sort de sa division d’une variété vent. Il aurait conservé l’avantage de sa position. Il ne serait point arriver de plusieurs lieues sur un danger qu’il pouvait éviter. cette première détermination du Capitaine Feretier porte avec elle un caractère d’impéritie que je vous fais remarquer.

Monsieur Feretier prétend qu’il avait l’espoir de forcer le passage. Pour faire réussir cette entreprise, si elle était possible, il n’y avait qu’un moyen. Il fallait réunir (...) toutes les forces sur l’ennemi. Il ne fallait pas former une ligne de bataille, placer conséquemment une des frégates dans les eaux de l’autre, puisque cette manœuvre n’oppose qu’un seul bâtiment à la force de celui qu’il combat. Il fallait engager franchement. Puisque le commandant se décidait à forcer le passage, puisqu’il mettait le sort de sa division à la merci d’un combat, il devait placer ses frégates de manière à ce que tandis que l’une d’elles présenterait le travers à l’ennemi, l’autre attaquerait dans la hanche, dans la poupe et dans toutes les positions qu’elle pourrait prendre. Le brick même ne devait pas restait oisif et devait attaquer par l’arrière.

 

Le capitaine de l’Ariane n’a rien fait de cela. Il s’est tenu derrière la frégate l’Andromaque, à l’abri de tout péril des boulets de l’ennemi et ne partageant avec elle que le danger des roches qu’il ne tenait qu’à lui d’éviter. Cette manière d’engager le combat ne peut être que le fait de l’ignorance. Cette persévérance a tenir la frégate l’Ariane derrière sa consœur pendant le combat pour faire un mouvement pour secourir l’Andromaque et incommoder l’ennemi. Cette persévérance d’inertie dans une telle circonstance, laisse planer le soupçon de lâcheté.

 

Si le capitaine Feretier eut eu quelque jugement, il se serait gardé de remettre le sort de sa division à la merci d’un officier, soit disant pilote, qu’il ne connaissait pas. Le sens commun lui disait que le plus grand péril était celui des écueils ; qu’aux dangers du combat il ne fallait pas joindre celui des roches ; que  n’ayant point à naviguer parmi elles mais seulement à les laisser à bâbord il n’y avait rien de plus facile et de plus naturel que de porter au large pour n’avoir aucune crainte.

Au lieu de cela, le capitaine Feretier s’abandonne, sans réflexion et sans raisonnement , à la route que fait le capitaine Morice. Il semble que la crainte de l’ennemi dont un boulet peut l’atteindre, l’importe tellement sur la crainte des roches qui ne perdront probablement que ses frégates, qu’il tient constamment la frégate l’Ariane en position de ne pouvoir échapper si l’Andromaque échoue. Tandis qu’en se tenant plus à tribord de cette dernière, il eut, à l’avantage d’être personnellement plus loin des écueils, joint l’honneur de prendre une part active au combat, de défendre l’Andromaque et maltraiter l’ennemi.

 

Il y a là impéritie et soupçon de lâcheté, tout à la fois. Le capitaine de la frégate l’Andromaque qui s’étant placé chef de file devait faire le même raisonnement, sur la route et redouter l’ennemi moins que les roches, me semble aussi inexcusable que le capitaine de l’Ariane lorsque sa frégate échoue, je ne vois rien qui puisse justifier le capitaine Morice de cette perte. De son aveu, il avait vu presque continuellement l’écueil sur lequel il s’est perdu jusqu’à ce que la fumée finisse par le dérober, quoi qu’on en fût très près.

 

On devait diriger sa route au compas « au lieu de cela, le rocher qu’on devait laisser à bâbord se trouve à tribord ».

 

Après l’échouage, ils ont correctement fait leur devoir.

 

Feretier et Morice, coupables d’impéritie cassés et déclarés incapables de servir pendant trois ans.

 

 


Lettre anonyme  Port Louis, le 12 août 1812

 

J’ai tout vu. Le second a assez fait son devoir. Il a attaqué bravement le vaisseau et s’il avait été bien secondé par le capitaine et la corvette, il aurait pris le vaisseau. Ce qui est très certain, c’est que les premières volées du capitaine Morice avaient désemparées entièrement le vaisseau qui a été obligé d’aller mouiller pendant trois heures pour réparer son mât d’hune et réparer ses avaries. Il n’avait même pris la précaution de s’embouer au mouillage et si les deux frégates et la corvette avaient été l’attaquer au mouillage, il s’en serait emparer facilement à l’abordage... mais le capitaine Feretier commandant la division ne voulait pas de battre. Il avait trop pillé les prises qu’il avait fait et brûlé. Il a préféré faire comme dans l’(illisible) le déshonneur en allant s’échouer et passer dans un endroit où il n’y avait point d’eau et malgré les représentations de son pilote dont il n’a point voulu croire les cris en aucune manière. Il avait deux moyens infaillibles de sauver la division. S’il ne voulait pas aborder le bateau, c’était au moins de forcer le passage avec les vents bons comme ils étaient. Ou bien au lieu de s’échouer de se mettre sous la protection du fort qui était à un quart d’heure de l’endroit où il a échoué. il croyait par cette manœuvre avoir le temps de sauver l’or et les marchandises précieuses qu’il avait à bord et éviter par ce moyen les droits et les yeux du gouvernement. mais le capitaine anglais voyant qu’il avait à faire à un lâche l’a prévenu en revenant brûler la division avec des fusées.

 

 

Lettre anonyme deux

 

Je suis un vieux marin retiré à la campagne, et je me trouvais au Port Louis le jour du combat, de l’échouage et de l’incendie de frégates l’Andromaque et l’Ariane. Le combat s’engagea environ deux heures après midi et après plusieurs bordées le vaisseau anglais eut la vergue de petit hunier coupée ainsi que ses drisses de focs et de veilles d'étai, ce qui lui fait faire un mouvement rétrograde ; mais au grand étonnement des marins, les frégates et le brick Mamelouk firent route pour passer entre les roches nommées le Graul et les saisies de l’Armor (voyez plan) (plan que je n’ai jamais retrouvé - note de l’auteur). il y avait alors deux heures de jusant, les vents à O.S.O. bon frais toutes voiles dehors. Manœuvre inconcevable. Aussi ils échouèrent tous trois. Ces bâtiments avaient le plan du port. Ils avaient des pilotes costiers. Celui du Mamelouk était de Port Louis. le capitaine Feretier avait même ordonné que ce brick passa de l’avant pour indiquer la passe, mais un officier de l’Andromaque nommé Gros assura M. Feretier sur sa tête qu’il passerait les frégates entre les roches, passage qui n’eût même pas pratiqué par les marées de pleine mer, à plus forte raison en jusant. Ainsi il y a lâcheté et ignorance puisqu’ils ont dit hautement qu’ils croient qu’il y avait flot et qu’ils ne longeaient les roches que pour éviter le combat, dont la suite les aurait couvert de gloire s’ils avaient bien manœuvré. Enfin s’ils avaient suivi le chenal, ils n’avaient pas deux encablures à courir pour être à l’entrée de la rade de Larmor et hors de tous risques puisque même avant leur échouage, le vaisseau anglais faisait route sous l’Ile de Groix. Mais dès qu’il s’aperçut que les frégates étaient échouées, il mit en panne et envoya son brick sonder et tirer quelques volées pour voir où portaient les canons.

 

Il vint ensuite s’embosser à demie portée de canon des frégates sur lesquelles il fit un feu continuel auquel les frégates ne purent répondre étant à la bande et tout à leur bord annonçant le plus grand désordre dans leurs manœuvres.

 

Sur les six heures du soir, un boulet mit le feu dans la hune de misaine de l’Andromaque. Si on eût de suite coupé ce mât, la frégate n’aurait pas embrasée mais on laissa le feu se communiquer au corps de la frégate et fit son explosion à huit heures du soir. Plusieurs blessés ont brûlé avec ce bâtiment et leurs corps venus sur le rivage atteste le désordre qui a régné. Plusieurs autres se sont noyés. Le seul capitaine du Mamelouk conservant son sang-froid a fait sauver tout son équipage et a descendu à terre le dernier, au lieu que celui de l’Andromaque a été à terre un des premiers.

 

Dès sept heures et demie, le vaisseau anglais avait cessé son feu et s’était mouillé sous l’isle de Groix. Le préfet maritime de Lorient vint aux frégates et on pensait qu’il eut ordonné des péniches et bateaux armés pour préserver l’Ariane et le Mamelouk des péniches anglaises et une garde militaire campée sur la côte. On en a rien fait et il y a eu un grand pillage. Le vaisseau anglais n’a rien tenté et cependant à onze heures du soir on a mis le feu à l’Ariane qui a sauté à deux heures du matin avec ses poudres. Il n’a resté que le Mamelouk qu’on a relevé le lendemain et conduit au port. Il en eut été de même de l ‘Ariane si on ne l’avait pas brûlée. On assure que M. Levêque chef des manœuvres qui n’a été aux frégates qu’après l’incendie aurait été pris en fraude pour une pièce de vin de madère provenant des frégates et avait payé 1500 (?)

 

Le sauvetage des débris n’est suivi que par des officiers des frégates au lieu de l’être par les officiers du port. Cependant il y a des choses précieuses à sauver et des appareils à faire pour redresser les carcasses mais le port de Lorient est dénué de moyens, les chefs actuels ne pensant qu’à conserver leur place et n’osant représenter avec force au ministre les besoins du service, crainte de perdre leur place. Aussi, le port se comble faute de curage. Tous les moyens flottants sont en ruine, mais les jardins et les maisons de campagne sont en bon état.

 

 


Extrait d’un journal Anglais

HSM Northumberland de 74 canons et HSM Grauler de 18 canons

« Les cargaisons de ces trois bâtiments  consistaient en cochenilles, indigo, bois de teinture, ivoire, piastres et autres objets de valeur provenant des bâtiments qu’ils avaient pillés ou brûlés.

Partie de la rivière de Nantes le 9 janvier, la division (Ariane, Andromaque et Mamelouk) s’est dirigée sur les Acores en passant par le Nord ; que se portant ensuite sur les Antilles après avoir reconnu la Barbade, elle a continué sa navigation en dehors de ces îles et de celles de Bahamas pour, en remontant, venir passer au Sud des Bermudes d’où elle s’est dirigée sur le détroit.

La position de l’ennemi dans ces parages et le défaut de vents favorables ne permirent pas au capitaine Feretier de pénétrer dans la Méditerranée. Il prit alors le parti de revenir dans un port de l’Océan et c’est à Lorient qu’il disposait à entrer. J’ai déjà rendu compte à votre majesté du déplorable événement qui a terminé cette campagne.

Pendant sa navigation qui a duré 134 jours la division a pris et coulé : 9 navires portugais, 1 navire espagnol, 1 navire suédois, 11 navires américains

Total vingt cinq bâtiments, tous chargés de denrées coloniales (et ?), d’approvisionnements. Elle a fait 217 prisonniers. 125 ont été renvoyés à la (?) pour être échangés contre des prisonniers français et 92 autres ont été débarqués à Lorient.

 

                       

Le Préfet maritime de Lorient au ministre de la Marine,

le 30 octobre 1812

 

Zone de Texte: 11 pieds, soit 3 m 56
17 pieds, soit 5 m 50

On ne peut plus rien tirer des débris des deux frégates. Les carcasses sont coulées à 11 et 17 pieds d'eau de basse-mer et les extrémités de l'étrave et de l'étambot sont les seules parties qui découvrent dans cet état de la marée aux vives eaux..

La marine ne peut continuer les travaux de sauvetage. Un particulier a proposé d'acheter les deux carcasses pour 12 000 francs. Ce serait la meilleure solution. Le préfet demande l'autorisation de traiter cette vente par adjudication ou par soumission.

Sur 88 bouches à feu, 50 reposeraient encore au fond de la mer.

Soit

 

 
On a sauvé : Trente canons de 18 et deux de 8, six caronades de 24 en fer et huit pierriers ou espingoles en bronze, dix ancres dont cinq en état de servir, quatre corps de pompe en cuivre, un rechange de ferrures de gouvernail et plusieurs rouets de même métal, indépendamment de quelques chevilles et parties de doublage ainsi que plusieurs pièces de mâture, quelques voiles, câbles et vieux cordages.

 

extrait de l'ouvrage de Roger Lepelley : "Frégates dans la tourmente 1812 - 1814" édité par l'auteur 1993

AN BB3 337